Communauté de Paroisses St. Gabriel Val de Sarre Nord

 

 

Le 9 octobre 2025, alors qu’il recevait les représentants des grandes agences de presse, Léon XIV a adressé ce message : « Le monde a besoin d’une information libre, rigoureuse et objective. Dans ce contexte, il vaut la peine de rappeler l’avertissement d’Hannah Arendt, selon laquelle ‘’le sujet idéal de la domination totalitaire n’est pas le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les personnes pour qui la distinction entre fait et fiction, entre vrai et faux, n’existe plus” (Les Origines du totalitarisme). »

Premier pape américain de l’histoire, Léon XIV est un religieux augustin : il cite le Père de l’Église sans relâche depuis maintenant cinq mois dans presque toutes ses homélies, ses discours, lettres ou messages. Et ce lien intime qu’il tisse avec l’évêque d’Hippone (354-430) n’est peut-être pas sans lien avec son choix de citer cette grande penseuse du XXe siècle, qui est aussi sa compatriote.

 « Vous avez repéré sa citation d’Arendt jeudi dernier ? Qu’en avez-vous pensé ? Rien ? Eh bien vous devriez jeter un coup d’œil au sujet de sa thèse », nous torturait en début de semaine une source vaticane, membre de la Curie et enseignant en théologie.

 Sans haine

 Philosophe et politologue allemande née en 1906 à Hanovre, élève de Martin Heidegger et de Karl Jaspers, Hannah Arendt a été naturalisée américaine après avoir fui le nazisme. Elle a, jusqu’à sa mort en 1975, réfléchi sur les conditions politiques de la liberté et sur la nature du mal.

 Aux États-Unis, où elle s’exile à partir de 1941, elle devient professeure à Princeton et à Chicago – la ville natale de Léon. Elle publie plusieurs ouvrages majeurs : celui cité par le pape, Les Origines du totalitarisme (1951), puis Condition de l’homme moderne (1958), et l’essentiel Eichmann à Jérusalem (1963), dans lequel elle forge l’expression de « banalité du mal ». Frappée par la médiocrité d’Eichmann – cet organisateur logistique de la « solution finale » qu’elle imaginait sous les traits d’une bête sanguinaire –, la philosophe juive développe l’idée que le mal absolu peut être commis sans haine par des individus incapables de penser par eux-mêmes. Ce n’est pas une question de monstruosité, mais de vérité.

 Or Arendt, avant d’écrire tout cela, avait consacré sa thèse de doctorat à saint Augustin et au concept d’amour (Der Liebesbegriff bei Augustin, paru en 1929 en allemand.) Son premier livre. La jeune philosophe – elle n’a alors qu’une vingtaine d’années – y lit le Père de l’Église à travers une grille néoplatonicienne : l’amour, écrit-elle, est un mouvement de l’âme vers la vérité. Et la liberté n’est pas l’absence de contrainte : elle est cette capacité d’aller vers la vérité, même contre la majorité.

 Quand Léon XIV cite Arendt, il ne reprend pas seulement une formule devenue classique dans les manuels de philosophie politique. Il convoque, en réalité, la lectrice d’Augustin dont il partage l’intuition exprimée dans sa thèse : la vérité n’est pas d’abord une construction sociale, mais une expérience intérieure, libératrice.

 

 

 

Résister au mensonge

 Depuis son élection, Léon XIV a plusieurs fois lié vérité et dignité. Face à Minds International, l’association réunissant les responsables des agences de presse, il a dénoncé « l’art ancien du mensonge » et les « sables mouvants de l’approximation et de la post-vérité » où tout finit par se dissoudre : les faits, les repères, la confiance. Là où Arendt voyait les effets politiques de cette désagrégation – la fabrication du totalitarisme –, Léon en décrit les effets spirituels : une chute intérieure, un détournement de l’âme, une désorientation du cœur. Dans le mensonge, l’homme perd sa dignité, et ne reconnaît plus celle des autres.

En citant Arendt, Léon XIV ne rend pas hommage à une intellectuelle laïque : il se souvient d’une lectrice d’Augustin qui, dans les ténèbres du XXe siècle, avait voulu croire encore que la liberté de l’esprit pouvait résister au mensonge.

Dans Dilexi te, son premier grand texte publié le 9 octobre, le même jour que le discours à Minds international, Léon XIV consacre une intéressante partie à l’éducation populaire. En introduction de cette dernière, il écrit (paragraphe 68) : « Depuis les temps les plus reculés, les chrétiens ont compris que la connaissance libère, donne de la dignité et rapproche de la vérité. Pour l’Église, enseigner aux pauvres est un acte de justice et de foi. Inspirée par l’exemple du Maître qui enseignait aux gens les vérités divines et humaines, elle a assumé la mission de former les enfants et les jeunes, surtout les plus pauvres, à la vérité et à l’amour. »

 

La Croix

Lettre du Vatican

Mikael Corre