La doctrine, selon Léon XIV
Le cardinal Robert Prevost n’a pas beaucoup écrit.
Pas de long entretien-programme dans une revue jésuite. Pas de catéchèse à forte dimension biographique. Pas de manifeste. Mais dans la préface discrète (1) qu’il signe au début d’un manuel sur la doctrine sociale, publié à Lima (Pérou), le nouveau pape Léon XIV, alors évêque émérite de Chiclayo, livre plus qu’on ne croit.
Nous sommes en 2022, quand le père John Joseph Lydon McHugh, un ami canadien, prêtre et universitaire, lui demande d’introduire la réédition de son ouvrage La Doctrine sociale de l’Église : son histoire et son enseignement (Fondo editorial de la PUCP). Mgr Prevost accepte. Il s’apprête alors à quitter le Pérou. Aujourd’hui, avec le recul de son élection, le résultat de cet exercice exigeant est particulièrement instructif.
Car en quelques pages, il dit ce qui lui semble essentiel. Dès la première ligne : « Le livre que nous avons entre les mains présente la doctrine sociale de l’Église catholique de manière ordonnée et systématique. » Ordonnée, car il suit l’histoire, de Rerum novarum jusqu’aux textes de François, « sans en omettre aucun et en montrant en même temps la connexion doctrinale qui relie chaque nouveau document aux précédents », écrit Mgr Robert Prevost. Systématique, parce qu’il révèle, chapitre après chapitre, « une ligne éthique de critères et de principes » qui a traversé cent trente ans de réflexion.
Mais le futur Léon XIV ne s’arrête pas à la méthode. Il pose une question : « Que pouvons-nous apprendre ‘’d’une doctrine sociale de l’Église catholique” ? » Il insiste sur le mot « apprendre ». Car pour lui, ce n’est pas une doctrine à réciter, ni un corpus figé. Plutôt un art de l’approche. Une façon de se présenter face aux problèmes sociaux avec de « véritables critères d’évaluation et des principes éthiques ».
La doctrine, dit-il, n’est pas là pour « répondre vite » ni « imposer une vérité ». Elle apprend plutôt à résister aux idéologies. « Toute idéologie, aussi parfaite paraisse-t-elle, finit par se retourner contre l’homme », écrit-il. Il cite Marx. Puis les libéraux. Avant de les renvoyer dos à dos. Et affirme que si l’Église prend la parole, ce n’est pas pour gouverner, mais pour rappeler que les problèmes sociaux sont, au fond, des questions morales.
Il défend le mot « doctrine ». Et s’en méfie. Il reconnaît qu’il est devenu « politiquement incorrect ». Mais il y revient : « Une doctrine n’est pas une opinion. C’est une tentative pour atteindre la vérité. » Là, Robert Prevost convoque Hegel, rappelant que le philosophe allemand organisait sa propre pensée en « doctrine de l’être », « doctrine de l’essence », « doctrine du concept ». Une doctrine, explique-t-il, est un savoir organisé, sérieux, rigoureux – ce qui la distingue du simple avis, ou de l’idéologie. Elle ne sert pas à contraindre, mais à orienter, dans la liberté de conscience.
En défendant la doctrine, il défend la légitimité de l’Église à se prononcer sur des questions socio-économiques et politiques, les prêtres n’étant pas destinés, dit-il, à « rester dans leurs sacristies », à seulement « administrer les sacrements et rassembler les croyants pour prier en communauté ». Aujourd’hui, certaines questions l’exigent. Il liste : « La réalité des violences faites aux femmes, la nécessité de répondre à la crise triste et humiliante des abus sur mineurs, la réalité des abus de pouvoir ou de conscience, l’attention portée aux divorcés remariés et aux membres de la communauté LGBT ; l’écologie et le soin de la maison commune, la protection des peuples amazoniens – pour ne citer que quelques-uns des enjeux sociaux qui exigent une analyse et une réponse. »
La tonalité de ce texte, rédigé bien avant le conclave de 2025, résonne avec ses premiers gestes comme pape : son choix du nom, référence à Léon XIII, l’auteur de Rerum novarum. L’insistance sur la continuité avec le pape François, dont il a dit au lendemain de son élection que son exhortation apostolique Evangelii gaudium avait « magistralement rappelé et actualisé » le contenu de Vatican II. La volonté d’assumer la doctrine sociale de l’Église, sans repli ni surenchère.
Mikael Corre,
Envoyé spécial permanent de La Croix au Vatican.