Communauté de Paroisses St. Gabriel Val de Sarre Nord

 

 

Que se passe-t-il quand on prie ? Certes, Dieu seul sonde les reins et les cœurs, mais pour le reste… Dans l’attente d’une réponse d’en haut, nous avons voulu nous tourner vers la science pour, en quelque sorte, lui poser la question. Depuis plusieurs décennies, les neurosciences, vaste et fascinant champ de recherche aujourd’hui en plein essor, explorent sous tous les angles le mystérieux fonctionnement de l’être humain, particulièrement de son cerveau. Peut-être auront-elles aussi quelque chose à nous dire de la prière, de ses effets et de ses possibles bienfaits.

On dispose désormais d’études sérieuses et même de revues académiques spécialisées (comme le Journal of Religion and Health aux États-Unis) sur la prière, et sur la spiritualité en général. Mais ce n’est rien en comparaison de l’abondante littérature académique sur la méditation, apportant une validation scientifique à cette pratique de bien-être très populaire. Aujourd’hui en effet, la méditation de pleine conscience est partout, jusque dans les hôpitaux et les écoles. Et on ne compte plus les supports – livres, stages, podcasts, applications… – qui permettent de la pratiquer et en vantent les nombreux bienfaits (Petit Bambou, l’application numéro un de méditation, revendique 6 millions d’utilisateurs en France !).

Partant d’une question sur la prière – celle de ses possibles bienfaits d’un point de vue scientifique –, nous en sommes donc rapidement venus à élargir notre réflexion à la méditation. La prière et la méditation, en effet, sont deux activités voisines, du moins en apparence. Au point que de nombreux croyants sont tentés de les mettre en concurrence : soit en substituant à la prière la pratique, plus dans l’air du temps, de la méditation ; soit en ignorant cette dernière, voire en la rejetant comme un simulacre quasi maléfique de la prière. Et s’il s’agissait simplement de rendre à chacune la place qui lui revient, pour mieux les articuler ensemble ?

Bonne lecture !

Gonzague de Pontac, journaliste au service Religion de La Croix

Prier fait-il du bien au cerveau ? La question peut surprendre, tant la prière est spontanément associée à un acte désintéressé. Quoique, celui qui prie espère souvent quelque chose en retour, pour lui ou pour d’autres. Et la prière de demande, si elle n’est pas le tout de la prière, n’en est pas moins légitime et parfaitement biblique. Pensons à la prière des psaumes, au Notre Père… « Demandez et vous recevrez », dit encore l’Évangile (Jean 16,24).

Quels bénéfices collatéraux de la prière ?

La question, ici, concerne plutôt les « bénéfices collatéraux » de la prière, que les neurosciences en plein essor permettraient aujourd’hui de mesurer, comme elles le font avec succès depuis trois décennies sur la méditation. « Méditation, prière et neurosciences » : c’était précisément le thème d’un colloque organisé par l’Association des scientifiques chrétiens, le 17 janvier à l’espace Bernanos (Paris).

Au terme des conférences et tables rondes, nulle révélation fracassante – la prière n’est pas un remède miracle ! –, mais quelques découvertes et surtout une éclairante mise au point sur la prière et la méditation. Résumons en trois étapes. D’abord la prière fait, ou plutôt ferait, du bien, mais son objet est complexe et les études scientifiques la concernant trop rares ou sujettes à caution pour l’affirmer catégoriquement. La méditation, quant à elle, présente de nombreux bienfaits, physiques et psychologiques, largement validés par la science. Les deux, enfin, ne sauraient être confondues, mais elles s’articulent de manière féconde.

De l’avis unanime en effet, la méditation est non seulement bienfaisante – « c’est une pratique qui a changé ma vie ! », s’enthousiasme la première intervenante, la psychothérapeute Jeanne Siaud-Facchin –, mais s’avère également une aide précieuse à la prière. « Ça n’ampute pas ma vie chrétienne, au contraire, ça l’enrichit », témoigne ainsi Pascal Ide, prêtre et théologien, qui participait aussi au colloque.

Se centrer sur « l’ici et maintenant »

Qu’entend-on d’abord par méditation ? Si le mot à une longue histoire dans la spiritualité chrétienne (méditation de la parole de Dieu), il s’agit ici d’une pratique parfaitement laïque : la méditation de pleine conscience (mindfulness, en anglais), ou MPC, élaborée par Jon Kabat-Zinn aux États-Unis et popularisée en France au début des années 2000 par le célèbre psychiatre Christophe André, qui a beaucoup contribué à l’extraire de son enracinement bouddhiste.

Elle consiste à se centrer sur « l’ici et maintenant », notamment par la posture corporelle et l’attention au souffle, en accueillant ses sensations et les flux qui nous traversent avec recul, sans jugement. Se rendre présent à soi-même et au monde. Rien de plus… et rien de moins. Dans une société qui pousse à l’éparpillement, la méditation permet en effet de « faire taire le brouhaha des pensées et émotions, souvent négatives, et d’aller puiser dans ses ressources », explique Jeanne Siaud-Facchin, qui la compare à une « clairière » au sortir d’une forêt enchevêtrée : « là on peut respirer, voir au loin… et réenvisager sa vie. »

Ce que la science en dit

Que dire de la méditation – et de la prière – d’un point de vue neuroscientifique ? Toutes deux sont des « états modifiés de conscience » (comme on en connaît en rêvant ou dans certains troubles pathologiques), qui influent sur le fonctionnement cérébral et donc la façon dont chacun est relié au monde, explique François Vialatte, psychologue clinicien et docteur en neurosciences cognitives. Leur particularité est d’être des actes conscients et volontaires. Dans la méditation, les réseaux dits du « contrôle cognitif » (le chef d’orchestre, régulant notamment l’attention et la capacité à se projeter) et du « mode par défaut » (lié à l’imagination, l’empathie et les interactions sociales, mais aussi les ruminations mentales et l’anxiété) apprennent à travailler ensemble dans une sorte de « danse cérébrale ».

Ceci explique les bienfaits de la méditation – stabilité émotionnelle, amélioration des facultés intellectuelles, gestion du stress et de la douleur, renforcement du système immunitaire… – observés par de nombreuses études scientifiques : « plus de 2 500 à ce jour », comptabilise François Vialatte, qui participait au colloque, tandis que la prière chrétienne n’a fait l’objet que de 300 articles, « à prendre avec du recul ».

Résultats ? La prière aiderait à réguler la douleur, ou encore la santé mentale, « sauf pour les personnes psychologiquement fragiles », précise le chercheur. Deux études en imagerie cérébrale, dont l’une sur des religieuses carmélites, ont aussi montré une activation du fameux « mode par défaut », particulièrement des aires de la « cognition sociale » : en d’autres termes, la prière décentre de soi (cassant au passage nos schémas préconçus) et relie aux autres… et à Dieu.

Encore faut-il avoir la foi : « Des études ont comparé, chez des croyants, le fait de prier Dieu ou le Père Noël, l’activité cérébrale n’était pas du tout la même », s’amuse le docteur en neurosciences. Difficile en tout cas de généraliser tant il existe de formes de prières et d’expériences subjectives différentes. Les exercices spirituels de saint Ignace, mobilisant la mémoire et l’imagination, ne sont pas l’oraison carmélitaine, plus silencieuse et « réceptive ».

La méditation, meilleure alliée de la prière

« Attention à ne pas instrumentaliser la prière, Dieu n’est pas manipulable », réagit le père Pascal Ide, très favorable par ailleurs à la méditation, mais qui tient à distinguer les plans. La question des bienfaits de la prière, outre qu’ils sont difficiles à mesurer, est donc secondaire. « Il existe une triple distinction entre la méditation et la prière », explique le théologien : « une distinction de nature – la méditation se situe sur un plan simplement humain –, d’objet – moi-même et mon environnement d’un côté, la personne de Dieu de l’autre – et de finalité – la prière vise à rencontrer Dieu. »

En d’autres termes, celui qui médite, même le mieux du monde, n’a pas encore commencé à prier. Clarifier ainsi les choses a un grand mérite : si la prière et la méditation appartiennent à des ordres différents, c’est qu’elles ne sont pas concurrentes, et qu’on peut donc les envisager ensemble. La question se déplace donc. Plutôt que de réduire la prière au bien être qu’elle procurerait, pourquoi ne pas enrichir sa prière des bienfaits, pour le coup parfaitement avérés, de la méditation ? Qu’est-ce que la méditation apporte à la prière chrétienne ?

D’abord la méditation rend présent, à soi-même et aux autres, préalable à l’accueil de la présence de Dieu. Pour Jeanne Siaud-Facchin, elle « permet d’être pleinement disponible dans son corps, sa tête et son cœur ». Claire Damy, autre intervenante du colloque, y voit « un marchepied pour la prière ». Il y a une dizaine d’années, cette psychiatre a eu un électrochoc en entendant un chrétien prétendre que la méditation était satanique. « Moi ça m’aidait au quotidien à être dans l’ici et maintenant pour mieux prier. » Aujourd’hui, elle partage sa propre expérience en animant des retraites de méditation chrétienne.

La clé d’une véritable et pleine attention

Conscient des réticences de certains catholiques – et plus largement de leur « difficulté à intégrer le plan psychologique » –, Pascal Ide a écrit un livre très documenté (1) où il montre comment la méditation peut non seulement coexister avec la foi chrétienne, mais véritablement la nourrir et l’enrichir. S’il regrette l’ambiguïté du mot méditation, il y voit un outil humain « spirituellement neutre et psychologiquement bon », très précieux pour la vie chrétienne.

Pour lui, la méditation est la clé d’une véritable et pleine attention : cette attention qui, « orientée vers Dieu, est la substance même de la prière », écrivait la philosophe Simone Weil. Dans la célèbre parabole de l’enfant prodigue, remarque également le théologien, le basculement s’opère lorsque le fils « rentre en lui-même » avant de revenir vers son père. De même, la méditation permet de s’extraire du monde extérieur pour renouer avec son intériorité, étape indispensable à une rencontre authentique avec Dieu.

La prière comme un envol

Connu surtout comme héraut de la méditation, Christophe André, interrogé par La Croix, ne fait pas mystère de sa foi chrétienne, « un peu intermittente ». Il a découvert la prière à la fin des années 1980 au monastère bénédictin d’En-Calcat, près de Toulouse, où il était allé se réfugier après la mort de son meilleur ami. « Ça a été un choc ! », témoigne-t-il : « Ce que je préférais, c’était le temps après les offices, où les moines restaient pour prier en silence. Je restais jusqu’à ce que le dernier soit parti. J’en ai bénéficié comme par osmose. » Une première expérience des bienfaits de la prière, qui sera également le point de départ de ses recherches autour de la méditation de pleine conscience.

S’il médite aujourd’hui tous les jours, il lui arrive aussi de prier : « C’est le menu de fête ! », sourit-il. En aucun cas il ne confondrait les deux, comme il l’a redit récemment dans la préface d’un livre écrit par un prêtre : « Méditer et prier sont deux choses différentes, mais complémentaires, plus qu’antagonistes : la première comme un enracinement, la deuxième comme un envol. (2) »

(1) Méditer en pleine conscience, Paris, Éditions Emmanuel, 2021, 220 p., 20 €.

(2) Préface à P. Gourrier, J. Desbouchages, Méditation et paix intérieure, Paris, Artège, 2020, p. 7.